Vendredi 9 décembre – 23ème journée

L’audience reprend à 9h50.

Le Président : Me SZPINER a adressé un courrier à la Cour pour préciser l’ordre de passage des parties civiles qu’il représente. Il propose de suivre cet ordre chronologique.

Maître Farah TOUAMI, excuse l’absence de Mme R. grièvement blessée dans l’attentat d du TGV, à Tain-l’Hermitage, qui depuis quelques jours est en état de choc et ne peut venir témoigner.

Audition des parties civiles

Une cinquantaine de personnes se sont constituées partie civile dans les 4 attentats

1 – Attentat du « Capitole », 29 mars 1982, 5 morts, 28 blessés

5 personnes sont personnes décédées :

M. Jean-Pierre CALIN

M. Jacques COMBRET

Mme Marie-Claire FOURCADE, épouse BARDON

Mme Marie-Louise NALLET, épouse SAINVILLE HERMINE

M. Bernard NOVELLE

 

Audition de Pierre B. blessé

Le Président : pouvez-vous nous décrire les faits et leurs conséquences sur votre vie ?

Réponse : né en 1943, j’avais 39 ans à l’époque des faits. Depuis 6 ans, j’étais chargé de mission à l’Office national « bétail et viandes » de Limoges. J’étais donc été amené à prendre souvent ce train et, ce soir-là, j’espérais prendre celui de 18 h. Je voulais prendre le wagon de tête, seul « sans réservation ». Je suis donc passé devant le premier compartiment déjà occupé par 5 personnes.

Le second compartiment n’était occupé que par deux dames assises face à face, côté couloir ; j’ai entendu le mari de la dame âgée Mme NALLET qui les avait escortées jusqu’au wagon, reprocher à sa fille, Mme VEYRIRAS de n’avoir pas fait de réservation.

J’ai remarqué une place inoccupée en déposant mon attaché-case, avant d’aller acheter un journal.

à mon retour, un quatrième passager, Mr NOVELLE s’était installé à côté de Mme NALLET.

Je me suis installé sens de la marche et contre la fenêtre. Mon voisin et moi-même avons travaillé et lu. D’ailleurs, le journal mentionnait l’ultimatum lancé par le groupe CARLOS  et la protection rapprochée de MITTERRAND et DEFFERRE. Puis, j’ai entendu un bruit inouï et été brutalement frappé à la tête. Le noir était total et l’atmosphère n’était que fumée et poussière.

Je me suis retrouvé écrasé, projeté au sol, mais, heureusement coincé, car ma tête surplombait le vide. Quand le train s’est enfin arrêté, après plus d’une minute, j’ai cherché à me dégager. J’ai entendu une voix, celle de ma voisine qui me priait de ne pas lui marcher dessus. Je suis sorti dans le couloir, il y avait un silence total. Alors que je tentais de rejoindre la queue du wagon, j’ai vu une lueur dans le wagon suivant. J’ai ouvert le sas. Les passagers ont pris peur en voyant ma chemise ensanglantée. Tous pensaient que venait de se produire un incident technique. Mais, comme le train n’avait ni vacillé… ni déraillé, j’ai compris qu’il s’agissait d’un attentat. Les secours ont mis du temps à venir, le lieu n’étant pas facile d’accès. Les enquêteurs ont d’abord pensé à un accident puisque la pentrite ne laissait pas de trace. Mais, ils se sont rapidement ralliés à la thèse de l’attentat. Pendant ma convalescence, j’ai appris l’identité des personnes de mon compartiment citées auparavant.

Dans le premier compartiment, il y avait donc 5 occupants :

- un couple de retraités de Brive Mr et Mme CALIN et leur jeune petit-fils, Julien REDON

- M. COMBRET

- Mme BARDON, née FOURCADE.

C’était une personne remarquable et estimée,  directrice d’assistantes sociales qui laissait, derrière elle, quatre enfants adolescents à son mari, président d’une coopérative d’éleveurs et que j’appréciais beaucoup. Je sais qu’il a perdu son exploitation après l’attentat, mais je ne sais pas comment il a pu élever ses enfants.

L’explosion de l’engin placé dans la soute a entraîné :

- dans le 1er compartiment la mort instantanée des occupants présents:

M. CALIN, projeté dans le couloir, Mme BARDON, M. COMBRET projetés sur la voie.

Mme CALIN et son petit-fils n’étaient alors heureusement pas dans le wagon.

- dans le 2ème compartiment  la mort instantanée de M. NOVELLE au regard bleu et Mme NALLET, ces deux personnes étant adossées à la paroi explosée.

Ma voisine, Marie-Louise NALLET épouse SAINVILLE HERMINE est décédée, sa tête est tombée sur les genoux de sa fille… Mme VEYRIRAS, âgée de 36 ans, protégée par le corps de sa mère s’est sans doute sentie responsable de n’avoir pas fait de réservation. Elle a fait une dépression. Puis, elle a divorcé, perdu son commerce et depuis l’arrêt de 2008 où elle était partie civile j’ai appris par Mme RUDETZKI qu’elle était décédée. C’est tragique.

J’ai eu beaucoup de chance, j’aurais pu être projeté comme Mme BARDON. Mes blessures étaient superficielles, c’est surtout mon œil qui a été abimé. Aujourd’hui, j’ai toujours une appréhension quand je prends le train.

Question du Président : on va détailler vos blessures.

Réponse : j’ai eu un traumatisme crânien, le nez cassé, un écrasement de la cornée, une opacité du cristallin et une désinsertion de l’iris, une atteinte à l’oreille interne qui m’a valu des étourdissements, des pertes d’équilibre et une acuité auditive diminuée. J’ai eu des cauchemars pendant quelques mois et une appréhension à reprendre le train. J’ai été arrêté du 2 au 12 avril 1982.

Question du Président : la Sécurité sociale vous a octroyé une indemnité à 10 %. Réponse : oui, mais elle a été réduite à 7%.

Question du Président : est-ce que vous avez toujours des séquelles ?

Réponse : j’ai dû abandonner certains sports comme la plongée. Je me considère comme un blessé relativement léger. Je ne sais pas si vous m’autorisez à rendre un hommage à Mme RUDETZKI qui a eu le mérite de créer l’association « SOS Attentats ».

Question du Président : vous avez expliqué avoir des cauchemars. Avez-vous eu une assistance psychologique à l’époque ? Réponse : non, je ne suis toujours pas tranquille lorsque je prends les transports en commun. Mais, j’ai eu de la chance, je n’ai pas subi la perte de quelqu’un de proche. J’ai même pu continuer mon travail après cela.

Vous vous dites « cela aurait pu être bien pire », résume le Président.

Réponse : nécessairement. Il faut que les victimes soient accompagnées autrement que par la Sécurité sociale. Je remercie Me SZPINER et Mme RUDETZKI grâce à qui le dispositif légal en matière de terrorisme a pu voir le jour.   Question de Pierre B. : est-ce que je peux vous faire part de mon sentiment sur le procès actuel ?

Le Président : allez-y. Vous pouvez parler librement, la Cour vous écoute.

Réponse : je suis venu trois jours pour suivre les débats concernant la rue Marbeuf. Les débats politico-stratégiques m’ont passionné. Mais, j’ai été choqué par l’attitude de l’accusé qui n’a montré qu’indifférence vis-à-vis des personnes pulvérisées.

J’ai toujours été opposé à la peine de mort, c’est dans mes gènes ; toutefois les dispositions légales de remises de peines et de confusion de la peine actuellement purgée par Ilich RAMIREZ SANCHEZ, avec une éventuelle condamnation  prononcée en fin de ce procès, pourrait aboutir à  son élargissement d’ici quelques années et l’idée qu’il coule une retraite paisible au Vénézuéla, me choque profondément.

Je pense souvent aux gens qui ont été tués dans des attentats en France ou ailleurs.

Me COUTANT-PEYRE indique qu’elle aimerait que les parties civiles ne jouent pas le rôle de l’accusation.

Me SZPINER lui répond fermement : « maintenant ça suffit ! Les parties s’expriment librement ! Vous êtes indécente et obscène ».

CARLOS veut formuler une observation : les gens ont été blessés mais il fallait voir ce qui se passait au Moyen-Orient. Par rapport à ces gens-là, les Français n’ont rien. Le pire ce sont ceux qui exploitent la souffrance des ces personnes et s’en mettent plein les poches.

Françoise RUDETZKI n’a pas le droit d’être partie civile.

Le Président lui répond qu’elle est assise sur les bancs du public.

 

- Audition de Daniel M. blessé

Le Président : pouvez-vous nous décrire les faits et leurs conséquences sur votre vie ?

Réponse : j’avais 45 ans à l’époque des faits. En 1982, je travaillais à l’Agence Spatiale européenne comme spécialiste en intégration, essais et lancement de satellites. Je m’occupais du lancement de satellites et j’étais chargé du support aux projets de l’Agence pour les études systèmes, la définition et le suivi des différentes phases des projets satellites jusqu’au lancement pour les télécommunications et l’observation de la terre.

Le 29 mars 1982, je suis parti d’Amsterdam pour me rendre à Toulouse via Paris pour discuter de différents contrats avec la société Matra. A Paris, je n’ai pas pu prendre l’avion en raison d’une grève à Air Inter, la compagnie m’avait alors réservé une place dans un train. Je me suis renseigné à la gare, on m’a indiqué que j’avais une place réservée dans la voiture 18 du « Capitole ». Après quelques hésitations, je me suis installé dans le deuxième compartiment près de la porte coulissante en verre, dos à la marche. Vers 20 h30, je me suis levé pour boire un café au bar, une violente explosion se produisit et me projetta à l’autre bout du compartiment. J’ai vu un flash lumineux et des morceaux de verre qui brillaient.

J’ai perdu connaissance. À mon réveil il me semble entendre les freins du train, j’ai du sang sur moi, j’ai mal au côté droit et à la poitrine. J’ai été marqué par les flammèches qui tombaient du plafond et qui brûlaient ma peau. Avec mon bras droit je tâte mon bras gauche. Je n’avais plus mon blouson et ma chemise était déchirée. J’ai entendu crier dans le wagon d’à côté le plus touché par l’explosion. Je me suis déplacé avec une autre femme qui est assise immobile avec une personne sans tête sur ses genoux couverte de sang, mais devant le sang, les cris, les morceaux de chair, je n’ai pas eu le courage de faire quelque chose. Là, on m’a dit d’attendre au fond du wagon. C’était les pompiers, ils nous transportent au CHU de Limoges. J’y suis resté 3 jours.

J’avais une côte fracturée, un traumatisme cranofacial léger avec des plaies superficielles, un traumatisme du flanc droit, de la hanche droite, des ecchymoses et hématomes au coude et au bras, une plaie au doigt gauche avec section du tendon extérieur et de multiples morceaux de verre sur le corps. Ma femme a été prévenue par ma société. Après, nous sommes repartis en Hollande.

J’ai repris le travail le 25 mai 1982. En décembre 1982 et mars 1983, des morceaux de verre m’ont été retirés mais il m’en reste encore.

Par la suite, je suis parti en Hollande, je n’ai plus eu trop de nouvelles…

Question du Président : un certificat du 30 mars 1982 fait état d’une ITT inférieure à 3 mois. Puis, elle a été établie à deux mois. Vous étiez consolidé le 4 juillet 1983. Avez-vous subi un préjudice d’agrément ? Avez-vous pu poursuivre vos activités ?

Réponse : je n’ai plus pu prendre le train. Si jamais je dois le prendre, je prends une place dans le dernier wagon et je me tiens éloigné de la soute à bagages. Quand je prends le métro, c’est la même chose, je ne suis pas tranquille, je regarde sous les sièges et j’examine les gens qui m’entourent. Cette nuit voyez-vous je n’ai dormi que deux ou trois heures mais j’ai beaucoup réfléchi.

Me SZPINER : qu’est ce que vous attendez de ce procès ?

Réponse : dans l’attentat du « Capitole », Ilich RAMIREZ SANCHEZ est présumé coupable, enfin présumé innocent. Je fais confiance à la justice démocratique pour reconnaître l’innocence ou la culpabilité d’Ilich RAMIREZ SANCHEZ.

Me COUTANT PEYRE faisant allusion au lapsus de la partie civile : merci Monsieur, c’est formidable.

Audition de Jean-Pierre B. blessé

Le Président : pouvez-vous nous décrire les faits et leurs conséquences sur votre vie ?

Réponse : M. le Président, à l’époque des faits j’étais en déplacement professionnel pour mon entreprise EDF, Direction de l’équipement, je me rendais à Brive-la-Gaillarde puis à Argentat pour la construction d’un barrage sur la Dordogne et, en qualité de géologue en génie civile, je prenais ce train quasiment toutes les semaines.

J’étais dans le wagon 21, à 6 ou 7 mètres de la bombe. Je ne me souviens de rien de la scène puisque je me suis réveillé, après 3 jours de coma, au CHU de Limoges. J’étais polytraumatisé et aveugle. Dans les deux années qui ont suivi, j’ai subi de nombreuses opérations.

Dans les six premiers mois, le problème a été de soigner la gangrène de ma jambe. Au départ, il a été question d’amputer mon pied. Mais si je n’avais plus eu mon pied, j’aurais dû arrêter mon métier de géologue, mais je ne pouvais pas m’y résoudre, mon travail impliquait de marcher, je devais récupérer. Mais j’ai été suivi par le Dr BEZE. Il fallait reconstruire la chair. Mais, pour cela, il fallait d’abord enlever la chair nécrosée petit à petit. Après de nombreuses semaines, la chair a été reconstruite et la plaie du pied refermée. Mais, tous les os étaient brochés.

Je garde encore aujourd’hui des morceaux de verre dans le corps. Puis, j’ai repris mon travail à mi-temps. Mais comme j’avais subi un blast des deux yeux, la moindre lumière m’éblouissait. J’ai été opéré par le Pr MIGNON qui a effectué une greffe de cornée. Aujourd’hui, mes yeux sont sensibles, je suis fréquemment sujet à du glaucome. Toutefois, au-delà de l’opération du pied et de l’œil, j’ai pu reprendre mon activité avec des drains dans mes chaussettes.

Aux dires des médecins, « je suis un miraculé »

J’ai été consolidé deux ans après l’attentat. Si mon ITT était au début à 42 %, elle s’élève aujourd’hui à 62 %.

J’ai vu mon visage trois jours après, j’étais méconnaissable même si j’ai eu la chance de ne pas « recevoir de parties métalliques ».

Sans l’immense soutien de ma famille, de mes amis et de mon entreprise dans la continuité partielle de mon travail, je n’aurais sans doute pas pu surmonter toutes les difficultés de la vie qui surgissent par la suite, conséquences des blessures physiques et morales.

Si j’ai survécu, aussi, c’est grâce aux secouristes, tous corps d’État confondus, qui ne m’ont pas « endommagé » et qui ont évité que mes blessures ne soient aggravées. Je tiens à les remercier car je n’aurais pas pu me reconstruire sans leur compétence et celle du conducteur de train. Ils m’ont évité le pire.

Cela dit, après une affaire comme cela, les problèmes commencent… Il faut remonter la pente, tenir le coup et ne pas se laisser aller à la déprime. A l’époque, nous n’avions pas d’aide psychologique mais aujourd’hui je vis avec mes séquelles qui vont continuer à s’aggraver.

Mais, je suis fort, j’ai hérité du caractère de mon père. Il a combattu durant la Seconde Guerre mondiale en haute Maurienne. Il a aujourd’hui 90 ans mais, plus jeune, il m’avait dit : « tu es une victime civile, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ».

Aujourd’hui, chaque fois qu’il y a un attentat dans le monde ma solidarité avec les victimes est totale et je « ressens la boule au ventre ». Pour une victime c’est une victime de trop.

Après avoir voyagé professionnellement dans les pays arabes notamment (Arabie saoudite, Maroc…) et des discussions que j’ai pu avoir avec les gens, il m’a toujours été dit que les attentats n’ont jamais servi « la cause du peuple bien au contraire ».

« Les attentats n’ont jamais amené l’eau potable dans les villages ».

Mais la France est et restera une démocratie même si on a voulu y porter des coups. En tant que citoyen, je suis subordonné à la loi, mon travail touche à la sûreté. Il y a des choses que l’on peut faire et d’autres non. En cela, je fais parfaitement confiance à la Cour. Elle statuera en son âme et conscience grâce aux investigations effectuées et aux faits avérés. La mondialisation n’est pas un vain mot. Il faut être responsable dans le monde. L’organisation de notre démocratie repose sur cela.

J’ai pardonné, je ne suis pas dans la haine.

Question du Président : sur le plan professionnel, avez-vous pu reprendre la même activité ?

Réponse : non. Je suis docteur en géologie. J’ai fait seulement 60% de ma carrière… Les 40 % qui me manquent c’est parce que je n’ai pas pu aller sur les lieux qui auraient pu aggraver mon état.

Question du Président : vos activités ont-elles été modifiées ?

Réponse : j’ai dû abandonner le tennis. Je fais attention à mon régime. Je suis soumis à de l’arthrose sur mes pieds, c’est problématique. J’essaie d’adapter ma vie aux évolutions de la douleur.

Question du Président : j’indique qu’il n’y a pas eu d’expertise, mais juste un rapport.

Réponse : mon handicap actuel est évalué à 65%.

Question du Président : avez-vous été indemnisé ?

Réponse : j’ai touché 300 euros par mois.

Question de Me SZPINER : qu’est ce que vous pensez lorsque vous entendez dire que vous êtes une victime manipulée ?

Réponse : je ne me sens pas manipulé. Je suis fils de résistant. Mon père nous a enseigné cela. C’est lui qui a été manipulé, le communisme n’a jamais prôné le fait de poser des bombes.

Question de Me SZPINER : on dit aussi que vous faites cela pour l’argent, qu’en pensez-vous ?

Réponse : je reçois une rente légale, en fonction de l’âge et du salaire. Je reçois une rente, mais cela ne résout rien. Ma vie a été profondément changée. Vous savez qu’il y ait une ou cent victimes, au final, c’est la même chose. Cela vaut pour tous les attentats commis à travers le monde. En cas d’attentats, les morts sont les morts, quels que soient les lieux. Sitôt que j’entends les journaux mentionner un attentat, je ferme ma télévision car j’ai une boule à l’estomac.

CARLOS souhaite faire des observations : je suis touché par les déclarations. J’ai l’impression qu’il a été honnête. Son père était résistant, il n’a pas trahi en 1940. Il parle du juge BRUGUIERE mais ses propos ne sont pas compréhensibles.

Vous n’avez pas de question, constate le Président.

Réponse : si, on m’accuse pour des faits qui remontent à plus de 25 ans, c’est une mascarade ! Et 17 ans que je suis en prison. Les parties civiles sont manipulées et exploitées. On a vu déjà cela il y a 13 ans. Il y a quelque chose qui ne colle pas, c’est un attentat contre Jacques CHIRAC ! Les pauvres gens qui souffrent doivent entendre la vérité.

Question du Président : vous aviez quel âge au moment des faits ?

Réponse : 29 ans.

Me COUTANT-PEYRE rappelle que tout accusé a droit à la présomption d’innocence.

Me SZPINER de lui demander à quel moment, il aurait manqué à ce principe.

Elle lui reproche ce qu’il aurait pu dire aux victimes afin de les influencer. Les victimes parlent d’elles-mêmes, avec leur cœur, lui rétorque-t-il.

 

2 – Attentat de la rue Marbeuf, 22 avril 1982

Une personne est décédée : Melle Nelly GUILLERME

Audition de Philippe R. blessé

Le Président : pouvez-vous nous décrire les faits et leurs conséquences sur votre vie ?

Réponse : je suis né le 13 septembre 1963. À l’époque, j’avais 18 ans, j’étais coursier.

Avant toute chose, je tiens à dire que je suis un original, je ne suis pas une « photocopie de photocopie de photographie… » (NDLR : reprenant l’expression qu’a répétée la défense tout au long du procès). Si j’étais une photocopie, je serais en meilleur état que l’original.

Je m’arrêtais rue Marbeuf tous les jours, entre 8h30 et 9h. Ce jour-là, je suis arrivé vers 9h moins 5. J’ai posé J’ai mon scooter devant la boucherie pour me rendre à la boulangerie, je suis passé devant le restaurant chez « Bébère » puis malheureusement devant la voiture piégée… Après 5 à 8 mètres, j’ai entendu un bruit, les vitrines tombaient, j’ai été projeté par la déflagration. J’ai pris des éclats de verre dans la tête. C’était l’horreur. L’odeur du soufre, la fumée, les cris des gens, le sang…

J’ai pensé à une explosion de gaz. Mon but était de me sauver, j’ai voulu marcher, j’ai traversé, mais j’avais le dos brulé, j’étais en sang et mes jambes ne répondaient plus. Je les ai touchées. Ma jambe gauche est grièvement blessée. Mon artère est arrachée et le sang coule sur 1 mètre. Je m’éloigne à cloche pieds. J’ai hurlé de douleur mais j’ai traversé afin de me rapprocher du tabac pour être en sécurité. J’ai vu le corps de Nelly (NDLR : GUILLERME).

J’avais froid, j’ai perdu trois litres de sang. Quelque un m’a posé un garrot, il m’a sauvé la vie mais je n’ai jamais su qui l’avait fait. Je n’ai jamais pu retrouver mon sauveteur. À cet instant, j’ai pris conscience que j’allais mourir. Tandis qu’ils m’emmenaient à l’hôpital, les pompiers cherchaient mon groupe sanguin. J’avais ma carte de groupe sanguin sur moi. Ils ont appelé les hôpitaux qui étaient tous pleins sauf l’hôpital Saint-Michel.

Après, je suis tombé dans le coma dans la voiture du SAMU. Je me suis réveillé dans une chambre. Le chirurgien a fait un travail remarquable, l’opération a duré 10 H 30. J’avais des tuyaux partout. Immédiatement, mon réflexe a été de voir si j’avais ma jambe. Ne la voyant pas, j’ai demandé à l’infirmière. Elle m’a rassuré, ma jambe n’avait pas été amputée. J’ai pleuré. J’étais heureux. Je suis resté des mois à l’hôpital. Tous les jours on me faisait des pansements sous anesthésie locale.

Un jour, le chirurgien m’a dit d’essayer de remarcher. Il m’a laissé un mois : si, à l’issue de ce mois, mes orteils n’avaient pas bougé, ma jambe serait amputée. Je me suis battu. Au bout d’un mois, ils avaient bougé, j’étais heureux, j’avais gagné mon combat. Mais c’était dur, ma jambe avait été presque arrachée, j’ai une artère artificielle de 17 cm.

Mais, je suis optimiste, je vais toujours de l’avant. Au bout de plusieurs mois, les infirmières sont venues me voir me disant que j’allais marcher avec des béquilles. C’est curieux, je réapprenais tout comme un bébé. J’avais des étourdissements. Au bout de 15 minutes, j’étais fatigué.

J’ai également eu des greffes de peau, des pansements à changer tous les deux jours. Mais, je gardais le sourire. Malheureusement, les greffes ne prenaient pas sauf la dernière. Une première plaie était refermée. Ça faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

Une fois ma jambe refermée, il a fallu affronter la rééducation…Cela a duré un an. J’étais avec d’autres personnes plus âgées ayant subi des blessures pires que les miennes mais qui m’avaient pris sous leur aile. Un autre combat commençait, il a duré un an. J’ai pris conscience que ma jeunesse je la passerais à l’hôpital.

Au bout de trois ans, j’ai repris mon travail même si cela a été difficile de retourner rue Marbeuf.

Quand j’entends Ilich RAMIREZ SANCHEZ qui se plaint de problème de dos, j’ai envie de lui dire de penser à nous, que cela fait trente ans que l’on vit ça. Pour le diabète c’est différent. Moi peut-être que je garderai ma jambe, peut-être que je la perdrai… Dans la mesure où je fais des infections notamment une au mois de février dernier, je ne me considère pas comme guéri. D’ailleurs, on ne l’est jamais. On garde nos souffrances, je ne me plains pas. C’est peut-être le plus beau cadeau qui m’ait jamais été attribué. Il a essayé de me détruire mais j’ai été plus fort, je suis passé au dessus. Il faudra qu’il y mettre plus de cœur pour m’atteindre moralement.

Question du Président : avez-vous conservé votre profession ?

Réponse : je suis magasinier dans la robotique. J’ai changé d’emploi depuis l’attentat.

M. le Président, je tenais à vous dire que je suis à l’audience depuis le début du procès, c’est mon chemin de croix. Il ne dit pas la vérité, il n’avouera pas mais même s’il est intelligent, il est lâche.

J’ai une énorme pensée pour toutes les victimes innocentes et surtout pour ma mère qui aurait voulu être là mais malheureusement, elle est décédée en 2008. Elle a été courageuse puisque quatre mois après le décès de mon père, c’est son fils qu’on a voulu lui prendre. Elle venait me voir tous les jours et rentrait à la maison vers 23 h. Elle a énormément souffert. Elle voulait assister à ce procès, se trouver en face de la personne qui avait failli enlever à vie à son fils unique.

J’ai fait mon chemin de croix, je viens tous les jours au procès. Je regarde le personnage CARLOS avec ses deux visages, un jour c’est un papy gentil, le lendemain c’est un homme terrible et diabolique avec ses yeux noirs de haine, injurieux qui crie dès qu’on lui pose une question directe qui le met en danger.

J’espère que la justice de mon pays fera la lumière sur tous ces faits qui lui sont reprochés.

Je sais que M. RAMIREZ SANCHEZ a des enfants, une fille née de son union avec Magdalena KOPP et aujourd’hui âgée de 25 ans. On dit que cela n’arrive qu’aux autres et c’est ce que je pensais. Mais, ce genre de chose aurait pu arriver à votre fille bien que je ne le lui souhaite pas.

Je souhaite également vous rappeler qu’au début du procès, vous avez dit qu’au jour du jugement dernier, vous iriez au paradis. Mais, n’oubliez pas que vous devrez rendre des comptes à tous ces gens. Ce sera un dur combat, vous devrez être fort.

Question du Président : avez-vous été indemnisé ?

Réponse : je touche une pension de 600 euros par mois. Je suis invalide à 68 %. Je rêvais d’être footballeur, je n’ai pas pu réaliser ce rêve, je m’occupe d’enfants.

Question de Me SZPINER : quand vous entendez l’accusé dire que vous êtes manipulé qu’en pensez-vous ?

Réponse : nous ne sommes pas manipulés. CARLOS nous a fait entrer dans sa révolution le 22 avril 1982. Nous étions au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais, nous allions au travail gagner notre vie, ce n’était pas grand-chose.

 

Audition de Nicolas G. blessé

Le Président : pouvez-vous nous décrire les faits et leurs conséquences sur votre vie ?

Réponse : après ce que l’on vient d’entendre, j’ai peu de choses à raconter. En me rendant à mon bureau, j’étais à côté du tabac rue Marbeuf. J’ai été protégé par une voiture. J’ai vu la jeune femme morte comme mon prédécesseur. J’ai été happé par des gens qui voulaient me protéger. J’ai été emmené à l’hôpital Ambroise PARE pour 27 blessures. J’ai été opéré de l’avant bras droit. La police a été rapide et efficace. J’avais des sifflements et je me suis aperçue plus tard que j’avais perdu tous les aigus ce qui gênait pour chanter, mon principal loisir. D’un point de vue professionnel, cela m’a gêné pour suivre des réunions et aussi lors de conversations téléphoniques avec mes clients à travers le monde. Mais cela n’a pas brisé ma carrière. J’ai eu des cauchemars pendant 2 ans qui recommençaient à chaque attentat. J’avais 36 ans au moment des faits.

Question du Président : quelle était votre profession ?

Réponse : j’étais ingénieur quadrilingue responsable des brevets et licences dans une société multinationale avant de devenir directeur commercial.

Je me pose seulement une question. Comment en allant bêtement au bureau, il peut arriver des choses pareilles ? J’ai toujours eu envie de connaître les raisons réelles de cet attentat et qui l’a commandité.

Question du Président : avez-vous touché une indemnisation ?

Réponse : rien du tout.

3 – Attentat contre le TGV, à Tain-l’Hermitage, 31 décembre 1981

3 personnes sont décédées :

Mme Jeanne BOURGEOIS, épouse VERITE

M. Bernard VERITE

Mme Michèle HARRI, épouse JOHANNES

 

Audition de Xavier J. fils de Mme HARRI, épouse JOHANNES

Le Président : pouvez-vous nous décrire les faits et leurs conséquences sur votre vie ?

Réponse : je ne suis pas personnellement victime, mais parent de victime. Je suis né en 1959. J’avais 24 ans. Ma mère est décédée dans le train « le Valenciennes » à Tain-l’Hermitage à l’âge de 46 ans. J’aurais bien aimé que ma grand-mère maternelle soit là. Elle était partie civile avec moi grâce à SOS Attentats. Le décès de sa fille a été un immense chagrin pour elle. Si je suis là, c’est parce que je le lui avais promis sur son lit de mort.

A l’époque, ma mère était grand-mère d’un petit-enfant. Aujourd’hui, elle en aurait six et serait bientôt arrière grand-mère. Vous savez elle était présente dans ce train après avoir changé ses billets à deux reprises.

Elle donnait des cours de yoga. La dernière fois que je l’ai vue, c’était le 25 décembre. Nous avions réglé un différend. J’attendais beaucoup de notre rapprochement.

Toutes ces victimes ne sont pas seulement des noms sur des papiers.

Question du Président : j’ai vu que votre mère était professeur de yoga et votre père médecin.

Réponse : Oui, mon père était ophtalmologiste.

Question du Président : avez-vous des frères et sœurs ?

Réponse : j’ai une sœur (nous avons un an et huit jours de différence) et un frère.

Question du Président : ils n’ont pas souhaité se constituer partie civile ?

Réponse : non. Mon père s’est constitué partie civile.

Question du Président : vous nous avez expliqué que vous aviez renoué avec votre mère quelques jours auparavant. Vous étiez en conflit ?

Réponse : oui, il s’agissait d’un conflit mère-fils. C’est moi qui lui ressemblais le plus. Parfois, il y avait des heurts. Mais nous finissions toujours par nous réconcilier.

Question du Président : cette réconciliation avait-elle eu lieu le 25 décembre ?

Réponse : oui.


Comments are closed.